D’abord cigares privés de Fidel Castro, puis instruments de la diplomatie cubaine avant d’être accessibles au grand public, les cigares de la marque Cohiba, qui a fêté ses 50 ans en grande pompe cette année, sont devenus les plus recherchés de l’île… souvent à juste titre.

Vérité historique ou mythe construit a posteriori, l’histoire officielle veut que les cigares Cohiba soient nés en 1963 lorsque Fidel Castro, intrigué par l’odeur dégagée par le cigare de son garde du corps, lui demande ce qu’il fume. Ce dernier lui répond alors qu’il s’agit d’une fuma, un mélange de tabac comme s’en préparent souvent les employés des fabriques pour leur consommation personnelle. Le lider maximo demande à en goûter un et, immédiatement séduit, il ordonne qu’on en prépare davantage afin qu’il puisse en faire son cigare de tous les jours.
L’ami du garde du corps, Eduardo Rivera, directeur d’une fabrique de cigares à La Havane s’exécute et, pendant plusieurs mois, Fidel propose alors ces cigares (qui n’ont pas encore de nom) à ses ministres, notamment Ernesto « Che » Guevara qui tombe lui aussi immédiatement sous le charme.
A partir de cette date, et jusqu’à ce que Fidel Castro arrête officiellement de fumer dans les années 1980, rare sont les photos où le dirigeant cubain n’apparaîtra pas avec son Cohiba à la bouche.

Eduardo Rivera se voit confier la mission de monter une équipe de torcedores (rouleurs de cigares) pour produire ces cigares en plus grand nombre, et c’est en 1966 que les responsables cubains décident de donner un nom à ce cigare : ce sera « Cohiba », qui signifie « tabac » dans la langue des taïnos, les premiers habitants de l’île. C’est aussi à ce moment-là que les Cohiba deviennent « le » cadeau diplomatique du régime cubain par excellence, notamment pour les leaders proches du bloc communiste et amateurs de cigares : le président yougoslave Tito, l’égyptien Nasser ou les leaders des guérillas marxistes en Amérique du Sud ou en Afrique. Le mythe Cohiba est né : déjà réputé meilleur cigare du monde alors que seule une poignée de privilégiés y a accès.

Ce n’est qu’en 1982 que les consommateurs lambda peuvent, pour la première fois, déguster ce cigare mythique. Les Cohiba sont commercialisés cette année-là en Espagne (premier marché mondial pour les cigares cubains). Réservée d’abord aux boutiques dutyfree, la marque à la tête d’indien devient mondiale en 1989 et profite, dans les années 1990, de la rupture entre Davidoff et les autorités cubaines. Le Suisse quitte l’île pour partir en République dominicaine, et Cohiba devient officiellement la marque la plus prestigieuse produite à Cuba – et aussi la plus chère…

Elle possède une place particulière, non seulement dans l’imaginaire des amateurs de cigares à travers le monde mais aussi dans l’imaginaire cubain. En effet, bénéficiant d’une attention toute particulière de la part des autorités, une fabrique lui est entièrement dédiée (El Laguito, à La Havane) et, durant les années 1990, les années les plus difficiles pour le cigare cubain, elle est la marque qui a le moins souffert des baisses de qualité, comme si les autorités voulaient à tout prix la préserver. Aujourd’hui, parmi les 10 références de cigares cubains les plus vendues dans le monde, 3 sont des Cohiba.

Dans les années 2000, les Cubains réalisent que le cigare le plus cher du monde n’est plus un havane mais un dominicain. Inacceptable ! Après plusieurs années de recherche, ils lancent en 2010 la ligne Cohiba Behike, se fournissant auprès des mêmes fermes que les autres cigares de la marque, mais utilisant en plus une feuille de tabac appelée medio tiempo qu’on ne trouve qu’au sommet de certains plants et qui procure un goût inédit à ces nouveaux rouleaux. Un cigare encore plus rare – et encore plus cher – que les autres Cohiba : entre 300 et 350 CUC la boîte de 10 dans les boutiques de l’île.

Laurent Mimouni