L’importation de véhicules par des particuliers étant interdite depuis le début des années 60, les belles américaines des années 50 ont donné à Cuba une image unique au monde. A préserver d’urgence !

Il n’y a pas de chiffres officiels concernant le parc automobile cubain, mais les spécialistes s’accordent à donner le chiffre de 60.000 exemplaires sillonnant l’île.
Avec la fin de l’embargo sur les véhicules d’importations intervenu le 19 Décembre 2015, l’image de musée à ciel ouvert va t elle s’éteindre ?

Beaux châssis et repères de Gangsters
Signe distinctif d’une époque où l’argent coulait à flot dans la Havane, les ‘almendrones’ (amandes, en raison des formes allongées de carrosseries) ont traversé plus d’un demi- siècle avec plus ou moins de bonheur. Nostalgie d’une ère où les casinos, les lupanars et cabarets avaient fait de Cuba l’un des plus grands repères de gangsters de la planète à l’instar de Lucky Luciano, le parrain de la mafia de l’époque. Partis du jour au lendemain, ‘les américains’ ont laissés derrière eux leurs joujoux statutaires, objets de prodigalité. Aujourd’hui, nombre de collectionneurs voudraient s’approprier ces voitures et sont prêts à y mettre le prix, mais deux obstacles demeurent. Premièrement, il est impossible de sortir un véhicule de collection, le gouvernement cubain ayant, depuis les années 70, compris l’intérêt de ces voitures dans son environnement. Mais surtout, ces merveilles font vivre des familles entières et c’est aussi un pan non négligeable de l’économie cubaine.

‘Conséguir y resolver’
Trouver et résoudre, c’est la devise et l’hommage à rendre à ces virtuoses de mécanos, ces ‘magiciens de la ‘hojalata’ (1) comme le dit dans son ouvrage le fin connaisseur de Cuba Martino Fagiuoli. Les belles américaines entretenues se louent désormais pour des mariages, des « Quinceañeras », (fête des 15 ans en Amérique latine) ou sont taxis de rêves pour touristes. Dans tous les cas, elles font encore le bonheur du voyageur en servant de modèles de premier plan devant tel ou tel monument. Celles qui ont le plus souffert des affres du temps, finissent au mieux en taxis collectifs dans les campagnes, au pire en magasin de pièces détachées ou en décors devant un restaurant. Cadillac, Chrysler, Plymouth, Dodge, Chevrolet, Pontiac, Oldsmobile, Studebacker, Hudson et autres Buick sont l’héritage d’un patrimoine matériel d’exception. Ces merveilles chromées à quatre roues ont traversé, guerre froide, embargo et pénuries de pièces détachées. Leur survie provient de la virtuosité et de l’imagination des mécaniciens locaux, témoignage d’une habileté technique hors du commun. Une voiture laide méconnaissable peut être ressuscitée, parfois plusieurs fois, elle se transforme alors en carrosse de luxe, aux couleurs éclatantes.

« Los boteros », les mécanos bricolos
José Del Cruz est l’un de ces petits génies du bricolage qui, dès l’âge de 10 ans aidait déjà son père chauffeur de taxi et heureux propriétaire d’une Chevrolet de Luxe modèle 1951 achetée 5700 dollars. Ce n’est pas le modèle le plus rare de l’île, Chevrolet exportait en grand nombre ces luxueuses et immenses décapotables.
‘Comme il y en avait beaucoup sur l’île, on a pu trouver et changer les pièces, au début assez facilement, puis ce fut de plus en plus dur ensuite. Le deuxième moteur est mort en 2010 et j’ai du remettre un moteur coréen, mais une fois le capot fermé, on ne voit plus rien et ça roule’ explique en riant José. Effectivement vue de l’extérieure, la carrosserie d’un rouge vermillon brille de mille feux sous le soleil omniprésent de la Havane. José se poste devant les grands hôtels, avec qui son père travaillait le plus souvent, le réseau fonctionne toujours.
Son jour de repos est entièrement consacré à sa belle américaine, rafistolage des sièges, astiquage de la dame de fer, de ses chromes et revue des 4 batteries cachées dans le coffre. ‘Un touriste allemand m’en a proposé 25 000 dollars mais j’ai dit non sans hésiter car c’est mon outil de travail, elle fait vivre toute ma famille. Mes collègues qui conduisent des voitures importées d’Asie par l’état, plus modernes mais beaucoup moins belles, travaillent moins bien avec les touristes. Même si je ne comprends pas toutes les langues, quand je suis au volant et que je vois les gens sourire dans le rétroviseur, je suis heureux, je sais qu’ils ont choisi ma voiture pour leur ballade en ville et cela me fait de la pub’.

La vente et l’achat de véhicules, autorisée depuis septembre 2011, est pour l’instant réservée aux seuls Cubains. Mais à l’heure où le pays semble s’ouvrir au marché, les belles américaines pourraient t bien attiser la convoitise de collectionneurs du monde entier, changeant durablement l’image et l’imaginaire de Cuba.

Robert KASSOUS